Au loin, les cavaliers…

Pire qu’une Arlésienne, on les attend parfois longtemps… non pas qu’ils soient en retard seulement ils ont le choix , mais sont malgré tout frileux – pour une fois ! –Ils ne se frottent qu’à celles qui pourront les montrer sous leur meilleur jour. Et puis finalement, ils sont timides aussi.

Ce qui frappe dans les premières heures d’une milonga, c’est l’enfilade de sièges habités d’âmes en quête, le chapelet de tables où trône un seul verre, des corps adossés, le regard fixe. Les bras se tiennent compagnie, ils changent parfois d’attitude mais semblent être seuls à se mouvoir. Pourtant les pensées fusent, les yeux observent, les oreilles sont dressées à l’affût du « tan, tan ! » qui signe la pause, la cortina puis  la relève. Si l’invitation tarde à venir, on se contorsionne, tourne la tête dans un sens puis l’autre pour avoir l’air affairé, les yeux bougent sans sourciller, on est prêt à bondir immobile comme un hibou dans la nuit.

Le carnet de bal n’existe plus, et s’il devait renaître, on l’attribuerait plutôt aux hommes!

 

Milonga La Victoria au Chalet du Lac

Un cavalier dans l’attente. Milonga La Victoria, Chalet du Lac. copyright MiLou

Pour les attirer, il faut laisser traîner son regard, le faire parfois insistant, étonné, coquin mais timide, furtif mais qui revient, ou sans équivoque, amplifié d’un haussement de sourcil qui impose une réponse franche et immédiate. Les plus hardies vont d’attaque inviter, connaissance ou pas, chose strictement interdite à Buenos Aires, mais ici ce sont les droits de l’homme et de la femme… C’est pire que le duel car on y perd parfois son honneur en invitant un débutant, qui, bien que ravi, perdra d’autant plus son assurance car il sera sur la sellette ! -« Non, je ne suis pas bêcheuse ! Et puis c’est très bien d’avoir de nouveaux cavaliers, on est en manque de jeunes recrues ». Dommage qu’il n’y ait pas d’immigration positive en faveur des bons danseurs ; les hommes de l’Est ou du Maghreb auraient leurs chances car ils ont plutôt le pied allègre !

 

Parfois par miracle, un inconnu vous saute dessus, vous invite à la hussarde et hop ! Et une milonga en plus ! Là, il faut s’accrocher au rythme effréné, remercier le ciel et compter les pas, pas question de s’emmêler, la chance est là, ne la loupons pas…  Mais parfois, il y a celui qui a enfin osé, petit sourire ravi du « oui » presque par étonnement mais dès le frôlement des mains, sa moiteur, la mollesse de sa peau et de son geste qui rivalisent avec la chemise pas très fraîche, comme ils vont bien ensemble. On aurait pu s’en douter mais c’est trop tard et puis difficile de faire l’affront d’un refus. Il faudra être courageuse, attendre patiemment les quatre danses de la tanda, en profiter pour scruter l’horizon des autres danseurs ou pour croiser le regard d’un ami aux aguets ou d’une amie compatissante, au moins écouter la musique puisqu’elle est là et à priori bonne. Ce sera toujours moins pire que l’homme aux parfums musqués qui rappellent qu’il fut en des temps ancestraux  tapi dans une grotte sans lavabo , ou bien celui qui n’a pas encore découvert les vertus du déo, pourtant vantées à gros budgets par les publicitaires.

Puis vient enfin celui que l’on attendait depuis toujours, depuis l’enfance parfois. Une prestance à la Burt Lancaster ou Clark Gable. Le rêve peut commencer…